La vérité n'existe pas. Et si elle existait, elle serait fausse !
Opinons !

Publié le mardi 8 novembre 2005



Mardi 8 novembre 2005

Hallucinations - Fin

 

Augustino laissa échapper un long soupir. Il alluma un cigare. Il n’avait jamais été un fumeur. À trente-deux ans, durant un voyage à Cuba, il s’essaya au cigare. Le goût ne lui plut guère au début. « Le cigare, ce n’est pas pour moi », avait-il déclaré. Deux mois après son retour, toujours hanté par les souvenirs agréables de son voyage, par la tristesse joyeuse des Cubains, par ces douces nuits qu’il passa à discuter avec ces étranges intellectuels, désinvoltes et riches en sentiments - des « vraies personnes » qu’il se plaisait à les appeler - il prit plaisir au cigare. Et depuis, il en allumait un à chaque occasion, triste ou heureuse fut-elle. Brigitte les nommait « les cigares de la nostalgie ».

Augustino marmonnait, maintenant, des mots inaudibles. Brigitte s’assit au bout de la table et se versa un verre de vin, avant de lâcher, le regard vide et lointain :

  • Ils étaient charmants, captivants. Je ne pus me lever que quand ils s’envolèrent.
  • Ils étaient comment ?
  • De couleur mauve. Avec des yeux jaunes.
  • Mon Dieu. Mais que t’arrive-t-il ? De tels oiseaux n’existent pas.
  • Qu’en sais-tu ? C’est peut-être une espèce rare, inconnue. Ou même une nouvelle espèce.
  • Je ne sais ce qui se passe dans ta tête. Où  est passé ton coté scientifique, logique, cartésien ? Des oiseaux mauves aux yeux jaunes, foutaises !
  • On ne peut tout expliquer, tout cerner, tout comprendre. Ton persiflage n’est autre qu’une preuve de ton arrogance.
  • Bientôt, Brigitte, l’éminente scientifique, la reine des rationnelles, l’athée par excellence, fera un pèlerinage à Compostelle.
  • Et pourquoi pas ? Je n’ai jamais été athée. J’étais sceptique. Je ne le suis plus.

Augustino n’en croyait pas ses oreilles. Il était au bord de la crise de nerfs.

  • Et moi ? Lâcha-t-il, désespéré.
  • Et toi quoi ?
  • Tes sentiments pour moi ont-ils changé aussi ?
  • Quel est le rapport avec toi ? Aimer Dieu ne m’empêchera pas de t’aimer.
  • Aimer Dieu ! M’enfin Brigitte, tu t’es entendue parler ? Tu parles comme un vulgaire témoin de Jéhovah. Ça n’a pas de sens. Rappelle-toi la maxime que tu avais toi-même inventée « Aimez Dieu et vous haïrez votre prochain ! ».
  • J’étais dans l’erreur. Aujourd’hui, mardi le 16 Mai, j’ai compris quelque chose que je ne peux définir. J’ai rencontré quelque chose.
  • Oui. Des oiseaux mauves aux yeux jaunes qui parlent une langue que tu ne comprends pas, qui te fixaient et qui t’ont convaincu de quelque chose ! Dois-je vous canoniser sainte Brigitte ?
  • Évite-moi ton sarcasme. Un jour, peut-être, tu comprendras.

Cette nuit-là, Brigitte dormit à poings fermés pendant douze heures d’affilée, elle qui ne dormait d’habitude que quelques quatre heures par nuit. Augustino fuma une dizaine de cigares Cubains et dormit à peine deux heures. Il essaya toute la nuit de comprendre ce qui était arrivé à Brigitte. Sans fruit.

Le lendemain, Brigitte vomit dès son réveil puis s’évanouit. Mr Fritz, médecin qu’elle consultait depuis bientôt vingt ans, s’empressa de lui donner son diagnostic : « Brigitte, ma chère, vous êtes enceinte ! » Cela faisait dix ans que les Montreuil essayaient vainement d’avoir un bébé. Ils étaient aux anges ! Brigitte pleura de bonheur. Dieu avait exaucé son vœu le plus cher. « Il existe », pensa-t-elle en cachette. Augustino s’alluma un long cigare. Tout ce qu’il espérait, c’est que leur enfant n’ait ni les yeux jaunes, ni la peau mauve.

 

PUBLIÉ PAR onassis | le 2005-11-08 12:37:17
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2 Commentaires :

Commentaire écrit le mardi 8 novembre 2005 à 14:55:26 (lien)
Onassis

:)...c'était la fin...pour l'instant..je n'ai pas pensé à une suite.

Merci.


Commentaire écrit le mardi 8 novembre 2005 à 14:46:59 (lien)
Timothy
Hey bien hey bien!!! J'adore!! J'm'inquiète un peu de la tournure théologique, mais ça me captive de connaitre la suite :)


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Mardi 8 novembre 2005

Hallucinations - 1ère partie

 

Brigitte rentra tard ce soir-là. Augustino l’attendait de pied ferme. Elle n’avait pas appelé, pas laissé de message. Il l’avait, comme chaque soir, attendue pour dîner. Le savoureux jarret d’agneau qu’il avait joyeusement concocté avec grande expertise et extrême attention avait désormais mauvaise mine. Augustino en prit deux maigres bouchées sans daigner se servir un verre de vin; il s’assit à côté du téléphone, inquiet, perplexe, ne sachant quoi faire. Maintenant que Brigitte était là, il estimait qu’une explication lui était due.  Et dans les plus brefs délais. Brigitte se dirigea vers leur chambre quand Augustino l’interpella sèchement :

  •  vas-tu comme ça ?
  • Dans la chambre.
  • Il est 22h 30. Je t’ai attendue pour dîner.
  • J’ai eu un empêchement.
  • Quel genre d’empêchement ?

Brigitte se raidit. Elle ne parlait pas. On aurait dit qu’elle avait perdu la voix. Une musique douce aux paroles envoûtantes remplissait ce silence de mort. « Si tu t’en vas, si tu t’en vas un jour, tout finira, les choses de l’amour ne vivent pas.. »

Augustino reprit d’un ton plus insistant :

  • Pourrais-tu me dire où tu étais ?

Brigitte le fixa d’un regard vide :

  • Au parc.

Augustino commençait à perdre patience. Il lança vigoureusement :

  • Quel parc ?
  • Le parc des célibataires.

Le ton montait de plus en plus.

  • Et que faisais-tu là ?
  • Rien. J’étais assise. Je regardais les gens, les pigeons..
  • Des pigeons, la nuit ?
  • Des volatiles, en tout cas. Des oiseaux.
  • Quel genre d’oiseau traîne au parc à une heure pareille ?
  • Je ne sais pas. Ils étaient là, calmes, immobiles ou presque. Aucun bruit. Ils me fixaient, ils fixaient mes yeux.

Là-dessus Augustino lâcha un bruit aussi aigu qu'intelligible. Son impatience atteignait son paroxysme. Il n’était visiblement pas satisfait des réponses de Brigitte.

  • Mais c’est ridicule ce que tu dis. Depuis quand des oiseaux osent-ils regarder les humains en plein dans les yeux ?  C’est absurde, voyons.
  • Tu m’as demandé où j’étais, je t’ai répondu. Libre à toi de juger de l’absurdité de la chose.
  • Et pourquoi n’es-tu pas venue dîner ? Pourquoi ne m’as-tu pas appelé au moins ? Je ne comprends pas…
  • Je ne pouvais pas. Ces bestioles étaient d’un magnétisme….j’étais presque hypnotisée. Elles me fixaient, je restais assise, bouche bée. On aurait dit qu’elles me parlaient.
  • Il ne manquait plus que ça. Des oiseaux qui parlent. Dans un parc. La nuit. Eh bien dis donc, un peu plus et tu voyais la vierge Marie !  Et ils te parlaient de quoi ma chère ?
  • Je n’en sais rien. Je ne parle pas leur langue, lâcha-t-elle froidement.

PUBLIÉ PAR onassis | le 2005-11-08 07:06:32
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